La culture de la fraîche

 

Lorsque vous n’habitez pas très loin de l'une des frontières de notre hexagone, il vous est tout à fait possible de capter les ondes des radios des pays voisins.

C'est ainsi que personnellement j'écoute régulièrement Classic 21, radio belge qui, comme son nom ne l'indique pas, diffuse des standards du rock des années 60 à nos jours. Radio qui appartient au groupe de la RTBF, l'équivalent en Belgique de ce que sont France télévisions et Radio France chez nous.

En ces périodes de fêtes de fin d'année, cette radio n'échappe pas à la tradition des messages publicitaires relatifs à la gastronomie.

C'est ainsi que vous pouvez y entendre plusieurs fois par jour depuis deux semaines une annonce vocale ressemblant trait pour trait à celles qui ne vous lâchent pas tout le temps que vous passez dans un supermarché pour vous convaincre d’acheter tel ou tel produit.

Voilà ce que dit cette voix féminine : « Chers clients, pour les fêtes ne ratez pas notre spécialité fabriquée en torturant chaque année des millions de canards à qui l’on enfonce un long tuyau dans la gorge qui les oblige à avaler d’énormes quantités de maïs jusqu’à ce que leur foie prenne dix fois son volume normal. Au rayon traiteur ! »

Ce spot est également diffusé sur sept autres stations francophones ainsi qu’avant les JT de 13 heures et de 20 heures, accompagné alors d’images d’élevages en cage de canards.

Oui, oui, vous avez bien lu. Il s'agit d'une campagne de l'association Gaïa en faveur des produits de substitution au foie gras et respectueux des animaux.

Il existe donc des pays où, à côté des publicités traditionnelles d'incitation à la consommation de foie gras, d'huîtres, de côtes de bœuf, de chapons, peuvent coexister d'autres messages dénonçant les méthodes de tortionnaires utilisées pour proposer les produits alimentaires dits « nobles » ou « de fête ».

Chez nous, aucun danger : l’autorité de régulation professionnelle de la publicité veille au grain et tout comme son ancêtre (le bureau de vérification de la publicité) avait retoqué voilà quelques années un spot présentant la réalité barbare de la corrida, elle se fait un plaisir aujourd'hui d'empêcher que soient portées à la connaissance des Français les coulisses des élevages concentrationnaires.

C'est ainsi que nous avons droit depuis un bon petit moment à la célébration multi-quotidienne des poulets fermiers de Loué, du jambon de Bayonne, des huîtres de Normandie et à l'extase de Cyril Lignac devant le foie gras du Sud-Ouest, par l'entremise de stations publiques telles France Inter, faisant systématiquement une croix sur une quelconque position éthique dès lors qu'il s'agit de se remplir les poches par l’intermédiaire de la publicité.

Se remplir les poches grâce à de l'argent public puisque comme le rappellent les  spots diffusés, ces campagnes publicitaires sont subventionnées par le Ministère de l'agriculture, par FranceAgrimer (office agricole fonctionnant grâce aux subsides de l’État français et de la politique agricole commune européenne), par les collectivités territoriales représentant les régions d'où proviennent les produits alimentaires encensés.

Non contents de toucher déjà plusieurs milliards d'euros de subventions pour assurer le fonctionnement de leurs camps de concentration, éleveurs et pêcheurs se voient de nouveau accéder au porte-monnaie des Français pour assurer l'écoulement de leurs produits dérivés de la souffrance qu'ils infligent à des êtres sensibles qu'ils n'appellent jamais autrement que « marchandises ».

Et au passage il est impensable pour les médias de ne pas mettre les mains dans le pot de confiture, radios comme petit écran, tout en prenant bien soin de ne contrarier à aucun moment les bandits manchots qui les abreuvent de monnaie sonnante et trébuchante.

Dans cette mission, ils peuvent également compter sur le monde du grand écran, comme en témoigne l'accueil français du premier long-métrage de Jérôme Lescure qui n'est plus à présenter, qui dénonce avant tout la vivisection mais par la même occasion la corrida, l'industrie de la fourrure et bien sûr l'ignominie des abattoirs.

Comment A.L.F. a-t-il été traité dans le pays d'origine de son réalisateur depuis sa sortie le 7 novembre dernier ?

Un grand nombre de salles de cinéma l'ont boycotté (dont la quasi-totalité du réseau Gaumont-Pathé).

À l'exception de Luce Lapin dans les colonnes et sur le site de Charlie Hebdo, tous les critiques qui ont bien voulu lui accorder quelques lignes l'ont descendu en flèche. Pour Télérama, « le film est parsemé d'images d'archives de souris, de lapins ou de singes torturés, c'est dire que le militantisme - respectable - du cinéaste devient vite lourdaud. » Les fiches du cinéma estiment qu’il s’agit « d’un film engagé, traité à la fois sur le mode du thriller et du film choral, mais qui ne parvient pas à être à la hauteur de ses (grandes) ambitions. » Quant à Première, ce n’est ni plus ni moins qu’un « plaidoyer hardcore et manipulateur où des images de singes en laboratoire ponctuent une intrigue peu captivante. »

Et cerise sur le gâteau : le comité organisateur des Césars a d'ores et déjà refusé qu'A.L.F. fasse partie de la prochaine sélection officielle au motif que les comédiens présents dans le film ont accepté de ne pas toucher immédiatement de cachet mais d'être rémunérés ultérieurement, proportionnellement au nombre d'entrées enregistrées. Ce qui n'a pas empêché ledit comité de proposer au producteur d'A.L.F. de faire quand même partie du traditionnel coffret DVD de la cérémonie avec les autres films ayant, eux, le droit de concourir, moyennant bien sûr une participation de 5 000 euros...

Il faudra donc expliquer aux États-Unis, au Royaume-Uni, à l'Italie, à l'Allemagne, aux Bahamas, au Canada, à la Grèce, au Mexique qu’ils ont nominé 24 fois et qu'ils ont récompensé à 19 reprises (9 fois meilleur film, 1 fois meilleur film étranger, 4 fois meilleur acteur, 1 fois meilleur second rôle, 2 fois meilleur scénario, 1 grand prix du festival et 1 grand prix du mérite, excusez du peu !) un film qui n'aura pas accès aux honneurs français parce qu'il expose les pratiques des lobbies amis des médias et du pouvoir.

Des médias et un pouvoir qui passent leur temps à s’offusquer de la corruption ambiante en Grèce. Cherchez l’erreur.

David Joly

Vice-président CVN


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